Pouvoir d'achat : le grand trompe-l'œil
Multiplié par 2,7 depuis 1960, mais les dépenses contraintes explosent.
Quand on parle de « pouvoir d'achat », on touche au sujet le plus sensible de la vie politique française. Les données de l'INSEE racontent une histoire à deux faces : le pouvoir d'achat moyen a été multiplié par 2,7 depuis 1960 — mais les Français ont l'impression de vivre moins bien. Pourquoi un tel décalage ?
Première explication : la hausse du pouvoir d'achat ne s'est pas faite de façon linéaire. Les années 1960-1970 ont connu une progression très rapide (parfois +5% par an), tandis que les années 2000-2020 ont vu un ralentissement marqué, avec des années de quasi-stagnation. Les générations qui ont connu les Trente Glorieuses comparent leur situation actuelle à celle de leur jeunesse — et trouvent le compte mauvais.
Deuxième explication : la part des dépenses pré-engagées (logement, assurances, abonnements, remboursements de crédits) est passée de 30% à 32% des dépenses totales entre 2001 et 2017. Ce qui reste après ces dépenses contraintes — le « vrai » pouvoir d'achat discrétionnaire — stagne, voire baisse pour les ménages les plus modestes.
Troisième explication : les inégalités. Le pouvoir d'achat moyen cache des situations très disparates. Les 10% les plus riches ont vu leur pouvoir d'achat progresser beaucoup plus vite que les 10% les plus pauvres. Quand on entend « le pouvoir d'achat augmente », beaucoup ne se reconnaissent pas dans cette moyenne.
Quatrième explication : la qualité. On achète moins cher, mais on achète aussi des produits de moindre qualité, moins durables, moins réparables. Le panier du consommateur n'est pas le même en 2020 qu'en 1960 : smartphones, forfaits internet, abonnements streaming — des dépenses qui n'existaient pas.
Le pouvoir d'achat est une statistique qui raconte une vérité partielle. La stagnation du pouvoir d'achat discrétionnaire, la progression des inégalités et l'explosion des dépenses contraintes expliquent le sentiment de déclassement. L'économie va peut-être mieux, mais beaucoup de Français — eux — ne le ressentent pas.